Il y a presque un an, avait lieu à Nice, le workshop d’Abbas Kiarostami. Expérience dont personne n’a pu rester insensible tant le désir de cinéma brûlait en chacun. Alors que 17FILM s’apprête à ressortir de ses archives le film Compte rendu du Workshop, Maja Losic, une de ces brûlantes personnes, publie en Bosnie un texte relatant son passage avec Abbas …


Abbas Kiarostami
Un jardin parmi les flammes

Et comme si, peu après la venue de la nuit,
déchirant l’immobilité de la mer
Et l’odeur du sel
un vent avait hurlé la nonchalance de l’insomnie

Il est venu.
Infiniment d’étoiles dans les entrailles
et de la lumière.

Quant au temps, qu’importe,
mille printemps étaient là, dans la poitrine de l’hiver, à se mouvoir en même temps que nos corps, en moi j’ai ressenti cette maternité, création naturelle que j’observais attendrie, agacée, vivante.

Son souffle était un lac après la pluie
D’une sérénité noble et sublime
Les fleurs posées sur l’eau par Massoumeh – fée

Icône d’or
Porteuse de mots qui veille sur la musique de l’âme
Sa mémoire
comme esquisse d’un geste trop simple
retenait l’instant des mots dans l’air
et les rendait immortels.

Quand il parlait, il y avait dans sa voix une exaltation presque photographiée,
où les reflets d’or se greffaient sur les impalpables moissons de nos savoirs
C’était de ces moments magiques où les sons et les bruits apparaissaient séparement de tout , et ne se métamorphosaient pas,
Et comme s’il disait « ouvre les mains »
tu peux édifier l’image à partir de l’absence
écouter, voir, remédier à cet ordre imposé par les vents,
rien n’est meilleur pour l’âme qui traîne,
et se faufile dans les ténèbres,
laissant volontairement sa constance se repartir dans le néant

Il évoquait les images de ses routes, ses neiges, ses songes,
l’image se découvrait en même temps,
comme si on pouvait filmer l’épouvante entre les miroirs
les détails qui défient les étoiles.
Il a ouvert toutes les voies
une errance dans les routes de nous-mêmes,
où le plus grand secrets est celui de l’Amour,
dont il ponctuait ses phrases afin de rappeler,
que c’est en aimant d’abord ce que l’on filme que commence le cinéma,
en retenant le mouvement de la réalité dans sa singularité,
en abolissant les lisières entre l’image et la réalité pour éclairer la Vie elle-même
que c’est en suivant les chemins revêtus du souffle de l’âme,
que c’est en risquant de s’y perdre,
que l’on se trouve,
et afin d’arriver à soi, suivre son Désir

Transcender donc ce qui réduit l’être,
pour rendre l’âme.

Le ciel était désert et vide, ni menace, ni consolation.

Puis il a dit Le Vent.

Il savait que c’est la contrainte la retenu
De la pesée, du geste, du mouvement
Qu’une puissance allait advenir

Le soleil s’est posé dans nos mains. Et Nous n’avons plus vu.

Et déjà, à ce moment là, la Vie avait envahie l’espace de l’Emotion
nous sommes devenus le poème dans sa plus parfaite expression
De n’être tellement que nous mêmes comme si il avait réussi à arracher le souffle du sommeil
ce mouvement imperceptible de l’âme lorsqu’elle ne retient pas cette image qu’elle a aimé
Maladresse errante de l’Å“il
Et Comme les oiseaux écorchés de l’impossible Amour
Nous étions la mer
Et la vie
La nuit de la terre et les pluies sans lune dans les brassages de l’aube
Comme la mémoire du jaune après que le soleil s’est tu
Comme le sentiments de la brume qui ne viendra jamais
Comme les îles sans nom
Le ciel était suspendue à nos yeux,
Nous étions des exilés dans le séisme de l’enfance
Enchantés, émerveillés, exilés
l’exil, le grand voyage à travers les âmes, celui qui emporte et déchire, qui arrache le nécessaire, qui rend l’impalpable, qui forge, détruit, puis redonne, comme l’eau, qui n’est pas l’eau, qui coule entre les doigts,
Mais le mercure.

La ville s’enfonçait dans le brouillard dans lequel adviennent tous les amours possibles et toutes les révolutions
la liberté nous a enchanté
La création avait repris la forme des jours rouges
comme la lune qui anéantit le cœur, pour ensuite le reprendre.
Nous lui souhaitions
d’avaler la clé
ne plus jamais sortir

Chacun est parti à la quête des vents des âmes
Dans nos regards, nos corps, il y avait comme une aspiration
Une joie insoutenable presque
De respirer les visages la mer les maisons
Et les nuits où le ciel dévorait la terre
A la surface de la peau nous avons creusé des ellipses livrées à l’impatience
D’une émotion probable et très attendue
Attendue comme le respiration presque, ou le rêve

D’autres fois, Abbas filmait l’arbre
L’hédonisme de la chute des mandarines
Tout était coloré de grains de la vie palpitante
Qui, autour de nous, s’ouvraient à nos regards neufs
Enchantement incontournable nous faisant face
Comme l’enfance nue plongée dans l’eau
Il était le chant des aubes qui trouble les eaux dormantes
Le chant qui touchait l’âme des choses
Nos yeux se sont ouvert sur les miroirs de Dieu

Se nommant forêt, fleuve, la neige qui dévore les perditions
Il filmait des silences, des immobilités
Dévoilait l’histoire du monde en chacun de nous
Et comme dans les plus beaux contes soufis, tout devenait possible car tout recommençait sans cesse

Il pouvait se permettre de nous guider tout au long des chemins que son âme avait déjà déchiffré,
à travers l’immense forêt des images qui appartiennent à tous,
pour nous mener jusqu’aux espaces où chaque arbre, chaque grimace, chaque son se dressait comme un plan,
il fallait les traverser pour que quelque chose commence,
qui pourrait être à la dimension du désir
Avec grâce, il a joint le sensible au visible,
Consolidé le silence et la durée,
afin de réécrire,
et réinventer dans chaque plan le songe qui fut sien.

Il nous guidait comme pour nous égarer dans les labyrinthes de nous mêmes,
les images dessinaient des traces de la mémoire
Une ode bouleversante à la vie

C’était un ébranlement créatif, qui revivait le monde avec une certaine inquiétude
Nous sommes parvenus à effacer la distance qui nous sépare de notre propre fragilité,
A ressentir le vent qui déchire la surface tremblante de l’eau
La voix qui se dissout avant d’être arrachée au vide
Le blanc qui reste après la neige

Comme dans les icônes, les non-lieux du sens
Le temps et la pensée sont lentement devenues visibles
Spectres habités par le souffle de l’âme

Puis ils sont partis
le soleil a envahi les espaces du cœur
le trou dans le ventre a refait le cercle

Dans l’obscurité errante,
les images d’Abbas flottaient comme une lumière éteinte,
comme l’eau qui inonde l’âme,
comme chant incapable de tendresse.

Cette nuit-là,
j’ai rêvé des vents qui l’ont emporté,
ils avaient cette odeur de la neige et des flammes.

Maja Losic

  • services sprite Décembre 07   Un jardin parmi les flammes
  • services sprite Décembre 07   Un jardin parmi les flammes
  • services sprite Décembre 07   Un jardin parmi les flammes
  • services sprite Décembre 07   Un jardin parmi les flammes
  • services sprite Décembre 07   Un jardin parmi les flammes
  • services sprite Décembre 07   Un jardin parmi les flammes
  • services sprite Décembre 07   Un jardin parmi les flammes
  • services sprite Décembre 07   Un jardin parmi les flammes
  • services sprite Décembre 07   Un jardin parmi les flammes
  • services sprite Décembre 07   Un jardin parmi les flammes
  • services sprite Décembre 07   Un jardin parmi les flammes
  • services sprite Décembre 07   Un jardin parmi les flammes
  • services sprite Décembre 07   Un jardin parmi les flammes

Ne loupez aucun de nos articles, souscrivez à notre flux RSS !